La récolte du néant
La récolte du néant nous invite à réfléchir à l’enseignement de Jésus sur la richesse, l’avidité et la véritable sécurité de l’être humain. À travers Luc 12.13–34, le Christ nous conduit à nous demander ce que signifie réellement être riche devant Dieu.
Contexte
Dans Luc 12, Jésus prépare ses disciples à affronter les réalités parfois difficiles de leur engagement. Il leur enseigne à ne pas vivre dans la crainte lorsque leur foi les expose à l’opposition, au jugement ou à l’incertitude. Ils ne doivent pas s’alarmer de ce qu’ils auront à dire ni chercher anxieusement comment assurer leur défense, car le Saint-Esprit leur enseignera, au moment opportun, ce qu’il conviendra de dire (Luc 12.11–12).
La confiance en Dieu devient ainsi le fondement d’une existence qui refuse de se laisser gouverner par la peur.
Un peu plus loin, un homme au milieu de la foule interpelle Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage » (Luc 12.13). La demande paraît d’abord relever d’un simple différend familial. Dans le contexte de l’époque, on pouvait d’ailleurs s’adresser à une autorité religieuse pour obtenir un avis sur une question de droit ou d’héritage.
Mais Jésus refuse de se laisser enfermer dans le rôle d’un arbitre chargé de répartir les biens entre deux frères. Il saisit plutôt cette intervention comme l’occasion de révéler un problème beaucoup plus profond : l’illusion selon laquelle l’abondance des possessions pourrait garantir la valeur, la sécurité ou le bonheur d’une existence.
Il avertit alors ceux qui l’écoutent : « Gardez-vous avec soin de toute avarice ; car la vie d’un homme ne dépend pas de ses biens, fût-il dans l’abondance » (Luc 12.15).
Pour donner toute sa force à cet enseignement, Jésus raconte la parabole d’un homme riche dont les terres avaient beaucoup rapporté. Devant l’importance de sa récolte, l’homme se demande ce qu’il doit faire puisqu’il ne dispose plus d’espace suffisant pour entreposer ses biens.
Sa solution paraît rationnelle : démolir ses greniers, en construire de plus grands, y amasser toute sa récolte et ainsi assurer son avenir.
Il pourra alors se dire : « Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années ; repose-toi, mange, bois, et réjouis-toi » (Luc 12.19).
Pourtant, quelque chose d’essentiel manque à tous ses calculs : Dieu n’y occupe aucune place.
L’homme possède des terres, des récoltes, des greniers et des projets. Il en vient même à se comporter comme s’il possédait également les années qui lui restent à vivre.
C’est alors que Dieu lui déclare : « Insensé ! Cette nuit même ton âme te sera redemandée ; et ce que tu as préparé, pour qui cela sera-t-il ? » (Luc 12.20).
Nous voici face au paradoxe que nous pouvons appeler la récolte du néant.
L’homme avait beaucoup récolté matériellement, mais il n’avait rien accumulé de ce qui pouvait véritablement l’enrichir devant Dieu. Ses greniers étaient pleins, mais son existence demeurait spirituellement vide. Il avait préparé son avenir économique sans préparer son âme à rencontrer Dieu.
Jésus poursuit son enseignement en invitant ses disciples à ne pas faire de l’inquiétude concernant la nourriture, le vêtement et les besoins quotidiens le centre de leur existence : « La vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement » (Luc 12.23).
Il ne condamne ni le travail, ni la prévoyance, ni la possession de biens. Il remet ces réalités à leur juste place : elles ne peuvent devenir ni le fondement ultime de notre sécurité ni la mesure définitive de notre réussite.
La question devient alors incontournable :
Que semons-nous pendant le temps qui nous est accordé, et que restera-t-il véritablement lorsque viendra le moment de la récolte ?
L’obstination à la richesse
La recherche d’une vie meilleure constitue une préoccupation naturelle de l’être humain. Chacun porte des aspirations, nourrit des projets et souhaite pouvoir répondre à ses besoins, soutenir sa famille et jouir dignement du fruit de son travail.
En soi, ce désir n’est ni condamnable ni contraire à la foi. Le travail constitue même, dans la perspective biblique, une dimension importante de la responsabilité humaine.
Le problème apparaît lorsque le moyen devient une fin, lorsque la recherche du nécessaire se transforme progressivement en désir d’accumulation et que la possession finit par déterminer la valeur que l’être humain attribue à sa propre existence.
On ne travaille alors plus seulement pour vivre : on commence à vivre pour posséder.
Cette quête peut emprunter des chemins très différents. Certains poursuivent la richesse par le travail, l’investissement, l’entrepreneuriat et une discipline de longue date. D’autres cherchent à l’obtenir rapidement par l’exploitation, la corruption, la tromperie ou l’enrichissement aux dépens d’autrui.
Les méthodes diffèrent, mais une même tentation peut les traverser : croire que l’accumulation lui apportera finalement la sécurité, l’indépendance et la satisfaction auxquelles il aspire.
Cette recherche explique également une part des grands déplacements humains. Des femmes et des hommes quittent leur famille, leur communauté et parfois leur pays dans l’espoir de trouver ailleurs ce primum vivere — cette nécessité première de vivre, de subsister et de construire un avenir meilleur.
Une telle démarche peut être parfaitement légitime. Mais même la recherche légitime d’une existence meilleure comporte un danger lorsqu’elle absorbe entièrement la pensée et relègue Dieu à la périphérie de l’existence.
L’être humain peut alors entrer dans une véritable spirale d’accumulation.
Il désire d’abord avoir suffisamment pour vivre ; puis suffisamment pour être à l’aise ; ensuite suffisamment pour se sentir en sécurité ; enfin suffisamment pour ne plus jamais avoir à craindre le lendemain.
Mais où se situe le « suffisamment » ?
À quel moment celui qui poursuit cette sécurité pourra-t-il dire : « Maintenant, j’en ai assez » ?
La parabole de Jésus prend ici toute sa profondeur. Le riche de Luc 12 n’est pas condamné parce que sa terre a beaucoup produit. Une bonne récolte n’est pas un péché. Il n’est pas davantage condamné simplement parce qu’il envisage de construire de plus grands greniers.
Le problème réside dans sa compréhension de ce qu’il possède.
Son discours est presque entièrement centré sur lui-même : mes récoltes, mes greniers, mes biens, mon âme. L’abondance reçue ne suscite chez lui ni reconnaissance envers Dieu, ni interrogation sur sa responsabilité envers les autres, ni réflexion sur la finalité de son existence.
Tout devient matière à conserver pour lui-même.
L’obstination à la richesse devient alors une forme d’aveuglement spirituel.
L’être humain compte ses possessions, mais oublie de compter ses jours. Il agrandit ses greniers, mais néglige son âme. Il prépare minutieusement son avenir terrestre sans se demander si cet avenir lui appartient réellement.
Le danger n’est donc pas seulement de posséder beaucoup. Il est de finir par appartenir soi-même à ce que l’on possède.
Et lorsqu’une existence entière est consacrée à accumuler ce qui devra finalement être abandonné, la question se pose : après avoir tant travaillé, construit, amassé et conservé, qu’aurons-nous réellement récolté ?
C’est là que commence la récolte du néant.
La présence de l’Église
C’est précisément au cœur de cette tension entre l’accumulation matérielle et la richesse spirituelle que l’Église est appelée à manifester sa présence.
Sa mission n’est pas de condamner la prospérité, le travail, l’entreprise ou la réussite. Elle consiste plutôt à rappeler à l’être humain que sa valeur ne se mesure ni à l’étendue de ses possessions ni à l’importance de son patrimoine.
L’Église annonce une autre manière de comprendre l’existence. Elle proclame que l’être humain ne peut être réduit à ce qu’il produit, possède, construit ou transmet. Il est une créature appelée à entrer dans une relation avec Dieu et à orienter son existence vers le Royaume annoncé par Jésus-Christ.
Lorsqu’ils deviennent la source principale de notre sécurité, de notre identité ou de notre espérance, les biens cessent d’être de simples moyens. Ils risquent de devenir des maîtres.
L’accumulation peut alors prendre une dimension idolâtrique : l’être humain attend de la richesse ce qu’elle ne pourra jamais lui donner — la maîtrise de l’avenir, la victoire sur la mort et la garantie d’une paix intérieure durable.
Or, Jésus rappelle que la vie possède une valeur supérieure aux biens qui permettent momentanément de la soutenir.
La véritable richesse appartient donc également à un autre ordre : la foi, l’amour, la justice, la compassion, la générosité, le service, le pardon et l’espérance.
L’Église doit aider l’être humain à discerner entre deux récoltes : la récolte du néant, produite par une existence entièrement absorbée par ce qui disparaît, et la récolte de la foi, construite dans une relation avec Dieu et dans l’espérance des promesses du Christ.
Cette distinction nous conduit à plusieurs interrogations.
Comment comprendre la venue du Christ si son message à l’humanité n’était pas précisément l’annonce de la Bonne Nouvelle du Royaume (Luc 8.1) ?
Comment comprendre qu’un monde disposant de richesses considérables, de connaissances toujours plus étendues et de progrès scientifiques extraordinaires demeure néanmoins traversé par l’angoisse, la solitude, les conflits et la recherche incessante du bonheur ?
Comment comprendre que la possession de grandes richesses ne mette personne à l’abri du vieillissement, de la fragilité, de la séparation et finalement de la mort ?
Comment comprendre que l’avancement en âge conduise si souvent l’être humain à reconsidérer ses priorités, à mesurer différemment la valeur du temps et à rechercher davantage le sens de son existence ?
Et surtout, comment ignorer cette interrogation persistante de l’être humain sur son origine, sa finalité, la mort et ce qui se trouve au-delà d’elle ?
La réponse chrétienne ne repose pas simplement sur une aspiration humaine à l’immortalité. Elle s’enracine dans la révélation de Dieu et dans la personne du Christ : « Dieu n’est pas Dieu des morts, mais des vivants ; car pour lui tous sont vivants » (Luc 20.38).
Cela ne signifie nullement qu’il faille mépriser les biens matériels. Celui qui possède peut légitimement jouir du fruit honnête de son travail, prendre soin de sa famille, préparer l’avenir et partager ce qu’il a reçu.
Cependant, Jésus prononce également cet avertissement : « Qu’il est difficile à ceux qui ont des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! » (Luc 18.24).
Cette parole ne transforme pas automatiquement la richesse en faute. Elle révèle le danger spirituel de l’attachement : plus l’être humain trouve sa sécurité ultime dans ce qu’il possède, plus il risque d’oublier sa dépendance envers Dieu.
L’homme de la parabole illustre précisément ce danger.
Il ne demande pas : Pourquoi cette abondance m’a-t-elle été confiée ?
Il ne demande pas : Qui pourrait bénéficier de mon abondance ?
Il ne demande pas : Quelle responsabilité accompagne ma prospérité ?
Il ne demande même pas : Que veut Dieu de ma vie ?
Il ne voit que ses biens et son avenir.
Voilà pourquoi cette parabole dépasse largement une critique de la richesse. Elle révèle le danger d’une existence construite comme si Dieu n’existait pas.
C’est ici que la présence de l’Église devient indispensable. Elle doit rappeler que l’Évangile ne propose pas simplement une amélioration morale de l’existence présente. Il annonce le salut : « Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19.10).
La question essentielle n’est donc plus seulement : « Combien ai-je réussi à accumuler ? »
Elle devient : « Devant Dieu, de quoi suis-je réellement riche ? »
Soyez responsables
Tous ces aspects de l’enseignement du Christ conduisent finalement à une même exigence : la responsabilité.
Si la vie ne dépend pas de l’abondance des biens que nous possédons, cela ne signifie pas que ces biens soient sans importance. Cela signifie qu’ils doivent être compris comme des ressources dont l’être humain est appelé à faire un usage responsable.
La foi chrétienne nous invite ainsi à passer de la logique de la possession à celle de l’intendance.
Nous disons facilement : ma maison, mon argent, mon entreprise, mes terres, mes compétences, mon temps, ma réussite. Pourtant, derrière chacune de ces réalités se trouve une question plus profonde :
Qu’avons-nous que nous n’ayons reçu ?
L’apôtre Paul pose cette question : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1 Corinthiens 4.7).
Nos capacités, nos possibilités, notre intelligence, notre temps et même les circonstances favorables qui permettent certaines réussites ne sont jamais entièrement le produit de notre seule volonté.
La responsabilité chrétienne ne consiste donc pas à renoncer systématiquement à ce que l’on possède. Elle consiste à demander :
Que dois-je faire de ce qui m’a été confié ?
Celui qui possède davantage dispose de possibilités supplémentaires de nourrir, éduquer, employer, soutenir, construire, transmettre, soulager et contribuer au développement de sa communauté.
La richesse cesse alors d’être simplement un privilège personnel pour devenir également une possibilité de service.
Cette responsabilité ne concerne d’ailleurs pas uniquement les personnes riches. Chacun possède quelque chose qu’il peut mettre au service de Dieu et des autres : du temps, une compétence, une expérience, une parole d’encouragement, une capacité professionnelle, une connaissance, une influence, une disponibilité ou des ressources matérielles.
La question n’est donc pas seulement : « Combien ai-je reçu ? »
Elle est aussi : « Qu’ai-je fait de ce qui m’a été confié ? »
C’est précisément ce que l’homme riche de Luc 12 n’avait pas compris. Il considérait l’abondance de sa récolte exclusivement sous l’angle de sa satisfaction personnelle.
Son erreur n’était pas d’avoir travaillé.
Elle n’était pas d’avoir réussi.
Elle n’était même pas d’avoir obtenu une récolte abondante.
Son erreur était d’avoir transformé la bénédiction reçue en une finalité centrée exclusivement sur lui-même.
Il avait pensé à ses récoltes, mais non à celui qui avait permis à la terre de produire.
Il avait pensé à ses greniers, mais non aux personnes qui auraient pu bénéficier de son abondance.
Il avait pensé aux années à venir, mais non à la possibilité que ces années ne lui appartiennent pas.
Il avait préparé sa retraite, mais non son éternité.
Voilà pourquoi cette parabole nous oblige à reconsidérer notre propre définition de la réussite.
Être riche pour Dieu
Jésus conclut la parabole par une déclaration qui en fournit la clé : « Il en est ainsi de celui qui amasse des trésors pour lui-même, et qui n’est pas riche pour Dieu » (Luc 12.21).
Voilà finalement l’alternative proposée par le Christ : non pas simplement être riche ou être pauvre, mais être ou ne pas être riche pour Dieu.
Être riche pour Dieu, c’est reconnaître que la vie elle-même est un don.
C’est travailler sans faire du travail une idole.
C’est posséder sans devenir prisonnier de ses possessions.
C’est préparer l’avenir sans croire que nous pouvons le contrôler.
C’est recevoir avec reconnaissance et donner avec générosité.
C’est comprendre que la réussite acquiert une autre dimension lorsqu’elle devient capable de servir.
Être riche pour Dieu, c’est également investir dans ce que la mort ne peut confisquer : la foi, l’amour, la justice, la vérité, le pardon, la compassion, le service et l’espérance.
L’Église doit continuer à proclamer cette vérité dans une société qui mesure souvent la réussite à ce qui peut être compté, acheté, affiché ou accumulé.
Elle doit rappeler qu’il existe une autre comptabilité, celle de l’Évangile, dans laquelle la grandeur ne dépend pas uniquement de ce que l’être humain possède, mais également de ce qu’il devient et de ce qu’il fait de ce qui lui a été confié.
Un jour, nos greniers passeront à d’autres. Nos fonctions seront occupées par d’autres. Nos propriétés changeront de mains. Certaines de nos réalisations seront transformées et d’autres seront peut-être oubliées.
Mais une question demeurera :
Qu’avons-nous fait de la vie que Dieu nous avait confiée ?
La récolte du néant n’est donc pas nécessairement l’absence de récolte.
Elle peut être, paradoxalement, une récolte extrêmement abondante de choses qui, au moment décisif, ne peuvent plus rien offrir.
Les greniers peuvent être pleins et l’âme vide.
Les comptes peuvent être abondants et la relation avec Dieu pauvre.
La réputation peut être considérable et l’amour du prochain inexistant.
La réussite peut être célébrée par le monde alors que l’essentiel demeure encore à construire.
Ne travaillons donc pas uniquement à remplir des greniers que nous devrons abandonner. Travaillons également à construire une existence riche de foi, de service, de générosité et d’espérance.
Car la plus grande tragédie ne serait pas de quitter ce monde avec peu de possessions.
Ce serait d’avoir tout accumulé et de découvrir, au terme de notre parcours, que nous avons récolté le néant.
Dr Fritz E. Olivier
Notes et références
Références bibliques : Luc 12.11–34 ; Luc 18.24 ; Luc 19.10 ; Luc 20.38 ; 1 Corinthiens 4.7.
Références théologiques :
Max-Alain Chevallier, « Luc et l’Esprit Saint », Revue des Sciences Religieuses, vol. 56, no 1, 1982.
Claude Coulot, étude sur la péricope de l’homme riche dans l’Évangile selon Luc, Revue des Sciences Religieuses, vol. 56, no 4, 1982.
